le chagrin, la pitié et le caroussel des insensés
Quand on vient en train pour travailler, on n'évite pas les victimes de la désintégration de notre bonne société. On ne parlera pas des policiers et des militaires du plan vigipirate qui accoutument les foules à la présence des forces de répression. Non, ce qui choque ou qui devrait choquer, ce sont les hommes et les femmes qui dorment à même le sol glacé, momifiés dans des couches de couvertures salies, souillées, arrachées. On peut les enjamber, les contourner, se pincer le nez et s'empresser de les oublier. On peut se dire qu'ils n'ont pas su se vendre, s'imposer, décrocher des diplômes, un travail, que ça ne m'arrivera pas à moi. C'est là l'erreur, ça t'est déjà arrivé petit homme. Cette société et son système économique ne te donnent pas plus de valeur qu'à ces formes terrassées. Marchandises surnuméraires, interchangeables dont le système tend à réduire les coûts par tous les moyens. Ce tas de couvertures, ordure rebutante, c'est un homme, c'est ton semblable, c'est toi.
Mais ça, tu ne veux pas le savoir, tu passes ton chemin, penser ça fait mal, et puis tu as à faire. Aujourd'hui, ce sont les voeux de ton employeur, le sursitaire "Conseil Général du Nord". Alors tu vas aller t'amuser, il faut bien rigoler un peu, hein ? Et puis le patron, cet aspect là de ton infâmie, il sait bien le mobiliser, le manipuler. Alors, il claque 400 000 euros pour que tu t'éclates la rate et puis comme t'as pas beaucoup mangé pendant les fêtes, il prévoit de te gaver encore un peu. T'iras faire du sport le midi pour perdre un peu de ventre.
En revenant de la distribution de tracts pour la suppression des voeux, j'ai vu, réfugiés dans l'encoignure d'un mur de l'Hôtel du Département, un tas de hardes, des petits objets de survie, des sacs au trésor de décharge publique, d'un pauvre hère - je crois que c'est celui qu'ils ont chassé des escaliers du parking souterrain pour la "sécurité" des agents - Je ne sais pas si cet homme était enfoui sous les loques ou s'il était parti mendier sa vie. Ce que je sais, c'est que j'ai ressenti une profonde colère en comparant l'obcénité de ce qui se déroulait au même moment à l'occasion des voeux de Bernard Derosier : ruée sur la gnôle à bulles, bouches voraces, avides qui dévorent la mal-bouffe trop grasse, trop riche des hyperglycémiés. Des hommes meurent dans nos rues pendant que d'autres baffrent à l'oeil et font le guignol sur un caroussel de chevaux de bois. Ce sont mes collègues, oui et alors ? le dégoût, ça ne se commande pas.
Chapeau bas par contre à Monsieur Dupilet, Président du Conseil Général du Pas-de-Calais, qui n'a pas exploité à sa grandeur et à sa gloire, la petitesse humaine. 3200 euros pour des voeux au personnel, c'est respectable. Les images des voeux du Pas-de-Calais montrentdes agents satisfaits, calmes, mesurés, dignes. On aurait aimé en dire autant, mais le Conseil Général du Nord, c'est beaucoup d'esbrouffe et de paillettes et peu de convictions. Alors 100 000 euros pour le Secours Populaire, eh bien oui, c'est porteur pour les cantonales, les petites gens ça vote aussi.
Si vous voyez un homme prostré dans le froid contre le mur de l'hôtel du Département, donnez lui quelque chose, un geste de fraternité, un euro, une cigarette, un chèque déj., parce que cet homme qui est là depuis plus de trois mois à se chauffer à nos murs, duquel nous scandons les jours et les semaines, il n'a pas été invité aux voeux, on ne lui porte pas non plus le surplus de la cantine - c'est pas le genre de la maison, ils ne penseraient jamais à quelque chose de cet ordre.